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Liberté pédagogique : comment redonner du sens à sa manière de transmettre

Une définition de la liberté pédagogique

Liberté pédagogique : Redonnons du sens à notre manière de transmettre !

Isabelle Peloux, conférencière passionnante, professeure des écoles et directrice de l’école élémentaire du Colibri aux Amanins, se définit avant tout comme une chercheuse en pédagogie. En effet pour elle, être enseignant c’est plus qu’un métier, c’est une vraie passion, et surtout, une vraie mission ! Depuis plus de 30 ans, elle transmet des outils pratiques qui visent à apprendre aux enfants à travailler autrement tout en respectant le programme scolaire habituel. Car selon elle, éduquer ça s’apprend. Elle nous fait l’honneur de participer à ce numéro qui lui correspond si bien, et nous livre à travers de nombreuses anecdotes de sa riche expérience de vie d’enseignante, de précieux conseils pour vivre pleinement sa liberté pédagogique !

Comment se définit aujourd’hui la liberté pédagogique ?

Avant de parler de liberté, il me paraît important de définir ce que l’on entend derrière le terme pédagogie. Pour moi, la pédagogie, c’est la manière dont je mets en pratique, dont je mets en action, ce que j’ai à transmettre à mes élèves. Et donc la liberté pédagogique, elle est immense : je suis libre de décider comment je vais transmettre à mes élèves. Sa limite est le contenu : ce qui n’est pas libre, c’est ce que je vais transmettre. Par exemple, si je suis enseignant(e) dans une école primaire, ma mission de transmission va s’articuler autour du “ lire/écrire/compter “ qui est traduit dans les instructions officielles, dans ce qu’on appelle le socle commun de compétences. Ceci vaut pour tous les enseignants. Je suis obligée d’apprendre à mes élèves à poser une multiplication, mais ma liberté pédagogique, elle se trouve dans le “ comment “ je leur apprends à poser cette multiplication. Et surtout, dans le comment je m’y prends pour donner du sens à ce que je transmets ?

Pourquoi cette liberté est-elle si importante ?

Pourquoi cette liberté est-elle si importante ?

Parce que jouir de sa liberté pédagogique, c’est avant tout donner du sens à sa manière de transmettre ! Car notre rôle le plus important en tant qu’éducateur, contrairement aux croyances, ne consiste pas simplement à donner un outil à l’élève, et à le laisser se débrouiller avec ensuite. Notre rôle, c’est surtout de leur donner du sens sur le “ pourquoi “ ils doivent apprendre telle ou telle chose. Et ça, ça change tout !

Par exemple, lorsque j’apprends à mes élèves de CE2 le changement d’unité, et bien leur cerveau a du mal à intégrer que 1 mètre est égal à 100 centimètres. Par contre, si je leur parle de quelque chose qu’ils connaissent, comme des pièces de monnaie, et que je leur fait manipuler des euros, et bien là ils sont tous d’accord pour dire que 1 € c’est pareil que 100 centimes. Donc finalement moi en tant qu’enseignante, je vais leur faire révéler, mettre des mots sur des choses qu’ils connaissent déjà. C’est à partir de là qu’on va construire la leçon de math et mettre à jour leurs connaissances, en leur montrant que ça ne s’appelle pas pareil mais que ça a la même valeur. En s’intéressant aux neurosciences cognitives et au cerveau de l’enfant, on comprend d’autant plus cette nécessité de redonner du sens pour des apprentissages plus efficaces.

Pour prendre un autre exemple, et bien on peut constater que les enfants d’aujourd’hui ne savent plus calculer une durée, parce qu’ils ne savent plus lire sur une horloge à aiguille. Il y a 40 ans quand j’ai commencé à enseigner, tous mes élèves avaient une montre au poignet, et il y avait des horloges partout ! Mais aujourd’hui, tout est électronique. Ainsi, les élèves ne ressentent plus le besoin de savoir lire l’heure avec des aiguilles. Du coup, si on m’apprend cela, mais que ce n’est pas ré-investi dans mon champ social et dans ma vie familiale, et bien mon cerveau va avoir du mal à l’imprimer. Il va même le classer automatiquement en donnée “ inutile à retenir “ car le cerveau déteste ce qui ne sert à rien ! D’où l’importance de toujours ajouter du sens à ce que l’on veut transmettre…

Pourquoi les enseignants ont-ils du mal à s’en emparer ?

Pourquoi les enseignants ont-ils du mal à s’en emparer ?

Peut-être parce que les instructions venues “ du haut “ semblent trop pesantes pour certains. Mais il est important de comprendre que ces directives, même si elles sont justes, ne suffisent pas. Par exemple actuellement, notre ministre de l’éducation Jean-Michel Blanquer insiste sur le fait qu’il faut appuyer les apprentissages sur le français et les maths. Alors je ne dis pas qu’il a raison ou tort, je dis simplement que ça ne va pas suffire pour faire grandir et construire un être humain.

J’ai également l’impression que beaucoup d’enseignants pensent qu’ils n’ont pas cette liberté. Sauf qu’elle est bel est bien là, et c’est juste que bien souvent, on ne la prend pas. Tout simplement parce qu’on ne nous l’a pas apprise. Quand on ne nous a jamais laissé prendre d’initiatives dans notre scolarité, quand on nous a toujours demandé de répondre à ce que l’institution attend, et bien quand on se retrouve de l’autre côté, on ne sait plus comment la vivre, cette liberté. Et c’est normal, on reproduit le même modèle et c’est humain. Du coup, vivre sa liberté pédagogique, c’est tout une posture à réapprendre. Moi la première, j’étais une petite fille très scolaire qui voulait faire plaisir à la maîtresse, sans recherche de sens. Et bien c’est grâce à mes recherches, à mes remises en question régulières, ou encore en observant mon fils, que je pense être une bonne enseignante aujourd’hui. Il n’y a pas d’âge pour changer et pour s’améliorer, c’est le travail de toute une vie. Et pour commencer, il est important de prendre conscience que la liberté pédagogique est bien présente en chacun de nous, et qu’à partir du moment où on transmet quelque chose, nous sommes libres.

Comment vivre pleinement sa liberté pédagogique ?

Mais justement, dans un système très hiérarchisé, comment peut-elle s’exprimer et se vivre, cette liberté pédagogique ?

Pour vivre cette liberté, le point principal est de retrouver sa posture de chercheur. Et en tant qu’enseignant ça devrait être la base, on ne devrait jamais s’arrêter de chercher. Car plus j’aurais de connaissances sur les savoirs à transmettre et comment ils se transmettent, plus je serai libre en pédagogie. Donc j’ai tout intérêt à aller m’intéresser :

  • Aux pédagogies différentes : quels outils sont utilisés dans la méthode Montessori ? Comment fonctionne une classe qui pratique la pédagogie Freinet ?
  • Aux autres enseignants : comment mes collègues travaillent dans leur classe ? Qu’est-ce qui marche bien pour eux et leurs élèves ?
  • Aux élèves : comment fonctionne leur cerveau ? Quelle est leur manière d’apprendre ? Tout part d’eux, et ils ont énormément à nous apprendre.
  • A la vraie vie : Avant de commencer votre métier d’enseignant, expérimentez un autre métier, on une année à l’étranger. Ouvrez-vous l’esprit pour mieux transmettre à vos élèves.

Il y a tellement de choses qui peuvent enrichir notre enseignement. Pour ma part, en plus de tous ces points évoqués, j’ai lu des bouquins et j’y ai pris des concepts qui m’ont bien plu, j’ai fait du théâtre d’impro et j’y ai pris des notions, j’ai un élève qui a une idée, et je l’ai ré-utilisée parce que je l’ai trouvé pertinente… et c’est avec tout ça que j’ai fais la sauce Isabelle Peloux. Et chacun fait cela. Donc il est impossible de nous enlever la liberté pédagogique ! Car elle est composée de toutes nos expériences, et ça nous appartient.

Ce qui m’a également aidé, c’est que je n’ai jamais arrêté de me remettre en question, notamment pour améliorer les pratiques qui ne font pas sens en moi, et qui ne le feront donc certainement pas en mes élèves. Pour prendre un exemple qui m’a marqué, parlons de la poésie. Au début de ma carrière, il était inscrit dans les programmes que les élèves devaient mémoriser régulièrement des textes par cœur. Donc comme beaucoup d’enseignant(e)s, j’ai décidé de faire ça avec la poésie, et je leur faisais ainsi apprendre une quinzaine de poèmes dans l’année. Puis un jour, c’est mon fils qui m’a fait ouvrir les yeux. Devant une poésie un peu difficile de Victor Hugo, il me dit “ Mais Maman, est-ce que tu penses que quand il a écrit sa poésie, le poète a bien pensé à faire 3 strophes de 4 vers pour que ça tienne sur la page d’un cahier d’école ? “ Et là je suis tombée de haut ! Parce que je ne m’étais pas posée cette question en transmettant aux enfants, et que bien évidemment un poète n’a jamais écrit de poésie pour qu’on l’apprenne par cœur à l’école ! Du coup, j’ai complètement changé ma façon d’apprendre la poésie à mes élèves. Je leur ai expliqué que la poésie c’était d’abord l’art de parler des états émotionnels, qu’il n’y avait pas de règles de français, que c’était le langage libre par excellence ! Et que du coup, elle pouvait ouvrir un espace de découverte de soi et des autres absolument phénoménal. Donc on a fini par l’apprécier différemment. Et pour le besoin de “ par coeur “, je me suis mise à leur faire plutôt apprendre des textes de théâtre ou des chansons, ce qui avait beaucoup plus de sens !

La liberté pédagogique en classe et dans l’établissement

Du coup, il y a une différence entre la liberté qu’on a dans sa classe et la liberté qu’on va avoir en établissement ?

Oui ce sont deux choses différentes même si elles sont étroitement liées ! Car un enseignant qui expérimente de belles choses dans sa classe peut inspirer toute l’équipe et ainsi faire bouger tout un établissement.

En classe :

Commençons par la liberté que l’on a au sein de sa classe. Et bien la liberté pédagogique, elle est là par définition ! Car chacun fera forcément à partir de sa singularité. Le style que je vais mettre dans ma pédagogie est forcément coloré de la personne que je suis. Donc nous ne pouvons pas, ne pas la vivre ! Par exemple, si je suis un enseignant passionné de parapente, je ne vais pas enseigner de la même manière le sport ou la géographie qu’un autre. Parce que j’ai une vision de la géographie qui est différente : je fais du parapente. Et la valeur ajoutée d’un enseignant, c’est aussi cela. En venant enrichir sa pratique professionnelle par ses expériences personnelles, on donne du sens, et ainsi, on passionne nos élèves ! Bien souvent, les élèves vont retenir ce qu’on fait, pas ce qu’on a raconté. En vrai, l’enseignant est beaucoup plus libre que ce qu’il croit. Et la connaissance de soi est également très importante dans cette liberté pédagogique.

Dans l’établissement :

Comme on vient de le voir, chacun a des choses précieuses à apporter. Il y a plein de pépites dans les équipes enseignantes. Mais malheureusement, bien souvent, on ne les partage pas ! Et pourquoi ? Et bien c’est dommage mais c’est culturel. Les professeurs qui enseignent aujourd’hui sont les élèves du système dans lequel ils ont été. Et du coup, ils continuent à reproduire ce système. Car inconsciemment, beaucoup d’enseignants, et moi la première à l’époque, ont le réflexe de garder pour eux leurs bonnes trouvailles, pour avoir un peu de nouveauté pour les élèves, pour être LA maîtresse qui a eu une bonne idée. Et ça c’est très français ! Quand j’ai découvert la manière dont travaillaient les profs Québécois, quand j’ai vu cet instit qui proposait toute sa leçon d’histoire et sa séance à tous ceux qui la voulaient dans son école, je me suis dit évidemment ! Pourquoi on ne fait pas ça nous ? Car finalement, même si j’utilise les mêmes outils qu’un autre, ils seront forcément imprégnés de la personne que je suis. On aurait tout intérêt à être chercheurs ensemble.

Faire bouger l’institution pour moi c’est même pas un objectif, par contre faire bouger les gens qui sont sur le terrain, individuellement, ça c’est vraiment possible ! Et même si on rencontre des difficultés avec une équipe pédagogique qui n’est pas prête à évoluer, et bien une fois que la porte est fermée dans ma classe, ma pédagogie va me ressembler, et là, je suis complètement libre.

Les conseils d’Isabelle Peloux pour développer sa liberté pédagogique

Alors pour résumer, quels seraient vos conseils aux professionnels de l’éducation pour les encourager à vivre une plus grande liberté pédagogique ?

1/ Prendre soin de soi : s’intéresser à soi, à la personne que nous sommes, à nos singularités, qui sont de vrais richesses pour les élèves. Et bien évidemment prendre soin de soi pour mieux prendre soin des autres.

2/ Doucement mais sûrement : Apprendre à doser, c’est-à-dire y aller pas à pas, commencer petit, pour ne pas effrayer les équipes et leur laisser le temps d’expérimenter et de réaliser que oui, le changement a du bon !

3/ Remise en question : Prendre le risque de se tromper, de se questionner et de se repositionner tout le temps. Il n’y a pas d’âge pour changer, donnez-vous cette autorisation, sans culpabiliser de ne pas l’avoir fait avant.

4/ Être un chercheur : Développer sa curiosité, être dans l’apprentissage constant, garder toujours une position de chercheur pour se réapproprier son travail et gagner en liberté. Il n’y a aucune limite en pédagogie et c’est passionnant !

Ça fait 40 ans que j’enseigne et je ne me suis jamais ennuyée ! Parce que c’est tout le temps nouveau, c’est à chaque fois des enfants, des collègues, des problématiques différentes… Alors prenez un petit peu par-ci, un petit peu par là, et faites votre propre sauce ! Cela va donner du sens à votre pratique, et augmenter significativement votre liberté pédagogique !

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