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6 ans à enseigner les échecs : ce que j’ai appris sur l’apprentissage

6 ans à enseigner les échecs : les grandes leçons sur l’apprentissage

Longtemps j’ai appris les échecs. J’ai commencé à jouer enfant, j’ai eu plusieurs entraîneurs, j’ai disputé des compétitions, je me suis entraîné tout seul, j’ai fréquenté beaucoup de joueurs, on s’entraidait entre nous, bref, je pratiquais. Et puis un jour je suis passé de l’autre côté : je me suis mis à enseigner. Ça s’est fait progressivement : d’abord à des groupes d’enfants à côté de mes études, puis en 2020 ç’a été le grand saut : je suis devenu prof d’échecs à temps plein (oui, en 2020, au moment du confinement et de la série Le Jeu de la Dame, en plein boom des échecs 🙂 ). Depuis, j’ai pu voir plein de profils d’élèves, qui chacun apprend à leur manière, qui chacun arrive avec ses préjugés sur le jeu, sur la manière de l’apprendre, sur lui-même. Et enseigner les échecs est devenu une aventure humaine bien plus passionnante que le jeu lui-même !

Les compétences mobilisées ne sont pas que techniques

Quand on pense échecs, on pense souvent calcul, voir x coups à l’avance, on pense parfois mémoire, reconnaissance de schémas, apprentissage par coeur d’ouvertures (les premiers coups d’une partie) par exemple. Et bien sûr, c’est une part essentielle du jeu d’échecs et un indispensable à l’apprentissage : ainsi on s’entraîne à résoudre des exercices qui demandent de résoudre des combinaisons à plusieurs coups, à visualiser mentalement ce qu’il va se passer en fonction de la réponse adverse. On s’entraîne aussi à reconnaître des placements de pièces qui peuvent être répliqués d’une partie à l’autre, des plans de jeux qu’on peut ainsi réutiliser dans des positions différentes. Mais ce n’est pas tout, loin s’en faut !

Les échecs sont un jeu. Et quand on joue une partie, le gagnant ne sera pas forcément celui qui a le plus de connaissances ou d’outils techniques à sa disposition. Une partie c’est, à chaque coup (en moyenne entre 40 et 60 coups chacun), un processus de prise de décision. Une gestion du temps (on joue avec la pendule, le chrono, qu’on ne doit pas laisser tomber à zéro) : sur quel coup dépenser une ou deux minutes de réflexion, et sur quel coup jouer « a tempo » (très rapidement) ? C’est aussi être capable de résister à la pression : une partie génère rapidement du stress et, si l’on regarde les joueurs d’échecs du top mondial, ils ont tous une carrure d’athlètes. A ce niveau, avoir le mental signifie avoir le physique, leurs matchs étant des moments physiquement éprouvants. Même chez les débutants, encaisser le stress est une grande part de ce qui fera le résultat. Enfin, une partie d’échecs demande de la constance : on paie bien plus lourdement une grosse erreur (les fameuses erreurs d’inattention !) qu’on n’est récompensé pour un coup brillant… Souvent, celui qui fait la dernière erreur perd, et tant pis s’il avait très bien joué jusque là.

J’ai rencontré plein de débutants, parmi les gens qui viennent me voir pour des cours ou au gré de ma fréquentation de tournois, de clubs d’échecs, de cafés qui organisent des blitz (parties rapides), qui s’y connaissent sacrément, en échecs. Certains connaissent par coeur dix à quinze coups de début de partie, qui mènent à un avantage certain pour les blancs (ou les noirs), à condition que leur adversaire joue tel et tel coups qui ont l’air logique. D’autres sont des « problémistes » acharnés : ils savent résoudre des exercices très compliqués à plusieurs coups, parfois ils inventent eux-même de tels exercices, ou jouent à l’aveugle (sans voir l’échiquier, seulement en nommant les cases : Cavalier f3, tour b7…). Et pourtant, ils ont un niveau de débutants : face à une partie en conditions standards (avec une pendule, disons de dix minutes chacun), ils paniquent, ils gaffent, ils perdent leurs moyens dès qu’ils se retrouvent face à une position qu’ils ne maîtrisent pas par coeur. Ils ont des connaissances, mais ne savent pas les mobiliser. Comme si j’apprenais sur le bout des doigts mes verbes irréguliers pour avoir une bonne note à un examen d’anglais, mais que dès qu’il s’agissait d’ouvrir la bouche… rien ne sortait. Souvent, ce sont des gens qui ont appris par eux-mêmes, avec des tonnes de bouquins, et qui ont complètement décorrélé leur pratique du jeu de leurs connaissances. La mauvaise nouvelle, c’est que c’est souvent une habitude prise pendant longtemps, et qui va mettre du temps à casser. Il va falloir accepter de remettre en cause l’utilité de toutes ces connaissances, et se confronter aux vrais problèmes, ceux qu’ils rencontrent en partie, souvent beaucoup plus triviaux que ceux qu’ils étudient lors de leurs séances d’exercices. Ça demande une certaine humilité, ce qui nous mène au point suivant.

Apprendre à perdre et à se tromper

J’ai coutume de dire que je perds une fois sur deux. Tous les joueurs perdent une fois sur deux (en réalité un peu moins car un certain nombre de parties se finissent en match nul, mais vous avez compris l’idée 🙂 ). Le résultat de la partie est la sanction nécessaire pour que le jeu ait un sens. Au bout d’années d’expérience, on apprend à se détacher du résultat, à voir chaque nouvelle défaite comme perdue dans la masse de parties jouées, mais perdre n’est jamais une expérience agréable. Pourtant, il est indispensable de l’accepter. Vouloir jouer mais ne pas vouloir perdre n’a aucun sens.

Ça m’arrive de temps en temps d’être contacté par des débutants qui veulent d’abord apprendre des bases de stratégie et de tactique avant de se lancer dans leurs parties. Ils attendent de moi que je leur enseigne des plans, des façons de voir plus loin que leurs adversaires, afin que dès leur première partie, ils puissent démarrer avec un bon niveau. Sur le papier, c’est cohérent. Dans la pratique, ça ne marche pas. En fait ça ne marche pas pour tout un tas de raisons liées spécifiquement aux échecs, mais celle que j’aimerais expliquer ici est la suivante : ça ne marche pas parce qu’on n’apprend pas autant quand on ne se met pas vraiment en condition. Ils intègrent au fond d’eux que l’entraînement n’est qu’un exercice, et qu’ils ont le droit de revenir en arrière s’ils se sont trompés. Ils n’apprennent pas le prix d’un coup : aux échecs, comme on l’a dit, chaque erreur peut s’avérer fatale, et on n’a pas de retour arrière possible. On en revient ainsi au point précédent : théorie et pratique marchent main dans la main ou ne marchent pas.

Ce point est particulièrement sensible concernant les enfants : pour jouer, l’enfant doit impérativement apprendre à accepter ses défaites. Dit comme ça, c’est un peu rude, et dans les faits on a tout un tas d’outils à notre disposition pour les aider : leur montrer des parties de bons joueurs qui perdent, les accompagner pour s’assurer qu’ils jouent dans un environnement adapté à leur niveau (et pas que contre des joueurs beaucoup plus fort, ce qui va les démoraliser), jouer des bouts de parties qui sont à leur portée. Mais le problème se rencontre aussi chez les adultes, de manière souvent un peu plus cachée. Généralement, ce n’est pas la défaite qu’ils n’acceptent pas (même si ça arrive), c’est plutôt l’erreur. « J’ai joué un mauvais coup mais… ». L’apprentissage est une voie d’humilité, et ce n’est facile pour personne. Mais il n’y a pas d’autre moyen et, au fond, c’est aussi ce qui fait le charme du parcours.

Progresser seul est pratiquement impossible

Techniquement, rien ne l’empêche. Tous les outils sont là, je dirais même qu’on peut, sur le principe, atteindre un très bon niveau uniquement avec les outils disponibles gratuitement sur internet. Il suffit de savoir bien les utiliser… et c’est justement tout le problème.

Internet regorge de ressources concernant les échecs. Des moteurs d’analyse (IA), des vidéos pédagogiques, des parties retranscrites et commentées, des exercices, des ouvertures et finales à mémoriser, des livres classiques d’échecs accessibles gratuitement, et j’en passe. Vous pouvez facilement occuper vos journées du matin au soir en consommant du contenu échecs, sans jamais rien apprendre de vraiment utile (d’ailleurs, ce type de profil existe). Séparer le bon grain de l’ivraie, quand on ne s’y connaît pas, c’est mission impossible.

Ensuite, et comme dans tout apprentissage, c’est en s’entourant qu’on a le plus de chance de rester motivé et enthousiaste à jouer. Jouer, c’est dur : ça veut dire perdre, beaucoup, se tromper, se prendre la tête. Tout seul… on a tendance à abandonner au bout de quelques mois. Etre épaulé par des amis, un coach, des camarades de club, ça change fondamentalement notre rapport au jeu.

Mais surtout, en terme d’apprentissage brut, être tout seul comporte un immense risque : celui de l’angle mort. On ne peut pas corriger nos erreurs avec les mêmes lunettes que celles avec lesquelles on les a produites. Sans regard extérieur, et même avec la meilleure volonté d’auto-analyse au monde, on n’arrive jamais à déceler vraiment nos erreurs et nos points faibles. Je ne parle pas d’erreur comme « ne pas avoir vu tel coup », je parle de problèmes de compréhension du jeu, de se tromper de plan de jeu, de se remettre fréquemment dans des positions que l’on ne maîtrise pas. Ça se matérialise par exemple par des parties que l’on perd sans vraiment savoir pourquoi : à chaque coup, notre position se détériore lentement, et à la fin, c’est la défaite, sans qu’on sache pourquoi. Même les meilleurs modules d’analyse ne vous apporteront pas la réponse, seul un regard extérieur pourra vous aider là-dessus. Les meilleurs joueurs d’échecs ont eux aussi des secondants (coachs), souvent moins forts qu’eux (puisqu’il n’y a pas grand monde au-dessus…), qui leur apportent un recul indispensable.

Le talent compte moins que le cadre d’apprentissage

Ah, le talent… vaste source de fantasmes. Il faudrait avoir des prédispositions, avoir un cerveau câblé comme ci, comme ça, être « un scientifique ou un littéraire » ou un je ne sais quoi… Toutes ces discussions, c’est du temps perdu. Parfois énormément.

Le chemin est long donc autant se mettre en route tout de suite, et arrêter de se comparer avec les autres. Ce qui va faire la progression, c’est le cadre : l’entraînement, la régularité, l’enthousiasme à jouer, à perdre, à découvrir de nouvelles stratégies. C’est du quotidien, du long terme. C’est le temps qu’on peut consacrer à des parties jouées avec sérieux plutôt qu’à des blitz dans le métro ou entre deux réunions. C’est l’application qu’on met à résoudre activement des exercices plutôt qu’à regarder d’un oeil une vidéo sur Youtube qui vous promet une méthode miracle (il n’en manque pas !). Au fond, on le sait, si on produit véritablement un effort ou pas.

C’est, de mon expérience, la principale inégalité vis-à-vis de l’apprentissage des échecs : le cadre que l’on peut mettre en place. Un parent d’enfants en bas âge, avec un travail éreintant, aura plus de mal à progresser que quelqu’un d’autre, apparemment moins « talentueux » que lui au départ. Ce qui n’enlève rien au fait qu’un des meilleurs élèves que j’ai eu, avec une belle courbe de progression, est parent d’enfants en bas âge et a un gros boulot. Mais il arrive à aménager son emploi du temps pour consacrer, chaque semaine, quelques heures de pratique intense du jeu. Laissez tomber cette histoire de talent, vraiment. Parfois on voit passer des vidéos de très très jeunes enfants qui jouent à un bon niveau aux échecs. C’est spectaculaire oui, et ? Est-ce qu’ils deviennent excellents à l’âge adulte ? On n’a pas d’exemple connu. Magnus Carlsen (numéro 1 mondial depuis quinze ans) a commencé à jouer à cinq ans, et a participé à son premier tournoi à 8 ans. Précoce, prédisposé ? Déjà non, il y en a plein des enfants qui disputent des tournois plus tôt (dès 6 ans). Et puis, je retiens surtout de son parcours que son père est un bon joueur d’échecs amateur, qu’il l’a suivi dans son parcours, sinon poussé, de très près, en l’entourant des meilleurs entraîneurs au monde (parmi lesquels Garry Kasparov).

L’IA va forcément bouleverser l’apprentissage des échecs. Ah bon ?

A l’heure où l’on parle sans cesse des bouleversements que l’IA va amener dans nos vies, le domaine du jeu d’échecs peut en quelque sorte faire figure de précurseur. ATTENTION : je ne dis pas du tout que ce que je vais dire sur les échecs peur se généraliser à d’autres domaines, et je fais encore moins des prédictions sur l’avenir. Ceci étant dit, petit historique de l’arrivée de l’IA dans le monde des échecs :

1997 : Deep Blue bat Kasparov. C’était il y a (presque) 30 ans, celui qu’on appelait alors « l’ordinateur », c’est-à-dire un moteur d’analyse, c’est-à-dire une IA, devenait définitivement plus fort que le meilleur humain aux échecs. C’a été la douche froide (déjà pour Garry 🙂 ) pour les joueurs et non-joueurs du monde entier. Est-ce que du coup, le jeu d’échecs allait devenir délaissé, et l’humain obsolète ? Réponse : il n’y a jamais eu autant de joueurs et d’engouement pour le jeu d’échecs que dans les années 2020. Ce vieux jeu, sans graphismes sophistiqués, aux règles relativement simples, résiste et se développe toujours plus. Des choses ont changé, oui, bien sûr : il nous arrive par exemple à nous, humains, d’être spectateurs de compétitions disputées entre IA. Mais on n’y comprend généralement pas grand chose. On s’inspire de certaines idées découvertes par l’ordinateur, de temps en temps, comme on s’inspire depuis toujours d’idées découvertes par de forts joueurs.

Et concernant l’apprentissage alors ? Tout le monde dispose, à partir d’une connexion internet, de l’accès à un moteur d’analyse plus puissant que tout humain (sur le site open-source lichess.org, par exemple). On peut, dans n’importe quelle position, avoir accès au meilleur coup selon l’ordinateur (meilleur coup qu’on considère souvent comme « la bonne réponse », même si pour rappel, l’IA n’a pas « résolu » les échecs comme on a résolu le morpion, elle en propose seulement la meilleure approximation). Ok c’est utile bien sûr, mais pas si souvent que ça. L’essentiel de l’entraînement, ça reste de faire des exercices par soi-même (en ne regardant surtout pas la réponse trop tôt, justement), d’apprendre des plans créées et expliqués par des humains, de jouer des parties (sans tricher avec l’ordinateur, évidemment). Si je dois tirer une conclusion sur les conséquences de l’IA au bout de 30 ans, c’est que l’apprentissage des échecs n’a pas fondamentalement changé. Les vieux manuels de référence restent les références (même s’ils sont numérisés). A top niveau certes, les joueurs de la nouvelle génération peuvent devenir plus forts plus vite, car ils s’inspirent de joueurs plus forts (l’IA), phénomène qui a par ailleurs existé à chaque génération depuis le XIXe siècle. Mais en oubliant la minorité que constitue le top-niveau, je le répète : il n’y a pas de raccourci, et le chemin est long. Essai-erreur, jouer, perdre, se tromper, trouver une belle idée, recommencer… Bonne route. 🙂

Mathieu P. est professeur d’échecs depuis 2020. Il enseigne autant aux enfants qu’aux adultes, à Paris et en visio. Ancien champion de Paris jeunes, il a arrêté la compétition pour se consacrer à la transmission de sa passion. De son expérience pédagogique, il a créé un blog, https://www.coursdechecsaparis.fr/, sur lequel il prodigue des conseils concernant l’apprentissage du jeu.

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