Redevenir pédagogue, pour retrouver du sens dans son métier
PAR CHLOÉ QUILLON, GESTIONNAIRE DE L’ORGANISME DE FORMATION EDUSCOPIE
Pendant longtemps, le métier d’enseignant a été porté par une promesse forte : transmettre, accompagner, faire grandir. Aujourd’hui, beaucoup d’enseignants continuent d’entrer en classe avec cette même intention, mais ressortent avec un sentiment de fatigue morale, physique ou d’impuissance. Non pas parce qu’ils auraient perdu l’envie d’enseigner, ni perdu de vue leur mission profonde, mais parce qu’ils peinent à reconnaître leur métier dans ce qu’ils exercent au quotidien. Leur vision se brouille dépassée par…un gros…tout.
Le cadre académique qui ne bouge pas tellement dans le fond, mais très régulièrement dans la forme, nous oblige à passer nos étés sur nos prep’… Le manque de temps ou les multiples injonctions rendent parfois difficile la mise en œuvre de ce qu’on juge juste pédagogiquement. Quand vient l’heure de la classe, on passe davantage de temps à gérer les différents profils, à répondre à des attentes administratives ou à s’adapter à des contraintes qu’à réfléchir aux apprentissages eux-mêmes. Et c’est en ça qu’on ne se retrouve plus, en tant que pédagogue.
Après un master en éducation et plusieurs expériences de terrain, j’ai choisi d’explorer ma liberté pédagogique dans l’enseignement indépendant, en cofondant une école en région centre.
Depuis plusieurs années, j’accompagne des enseignants de tous horizons : professeurs des écoles, enseignants du secondaire, éducateurs, formateurs. Beaucoup sont encore en poste dans l’Éducation nationale, d’autres sont en transition. Tous ont en commun une chose : ils n’ont jamais cessé d’espérer pour leur métier. En revanche, beaucoup ont eu le sentiment d’être progressivement empêchés d’être des pédagogues innovants, ou pédagogues tout court.
Quand le mal-être n’est pas une perte de vocation, mais une perte de sens
Ce que j’entends le plus souvent n’est pas un rejet des élèves, ni même une défiance vis-à-vis de l’école. C’est plutôt cette phrase, dite avec lassitude : « Je ne fais plus vraiment mon métier. »
Le mal-être enseignant ne se manifeste pas toujours par un épuisement spectaculaire. Il est souvent plus discret : une perte d’élan, du mal à se motiver le matin, une routine subie, une impression de tenir plutôt que d’exercer. Beaucoup parlent d’une succession d’injonctions contradictoires, d’un cadre de plus en plus contraint, d’un temps morcelé qui laisse peu de place à la réflexion pédagogique. À force, l’enseignant s’adapte, compense, bricole… jusqu’à parfois s’oublier lui-même.
Or, ce sont souvent les plus engagés qui souffrent le plus. Ceux qui continuent à se questionner, à chercher des solutions, à vouloir répondre aux besoins réels des élèves. Le malaise naît alors de cet écart entre ce que l’on sait juste pédagogiquement, et ce que l’on peut réellement mettre en œuvre. La frustration est énorme.
Redevenir pédagogue : un besoin vital, pas un luxe
Face à ce décalage, certains enseignants font un pas de côté. Non pas pour quitter leur mission, mais pour se former, expérimenter, se réapproprier leur posture professionnelle. Ils cherchent moins des méthodes “clé en main” que la possibilité de redonner du sens à leurs pratiques.
Se former aux pédagogies innovantes, par exemple, n’est pas une mode ou un effet de discours. C’est souvent une tentative très concrète de répondre à des questions profondes :
- Comment rendre mes élèves plus autonome, plus libre de penser ?
- Comment redonner du sens aux apprentissages ?
- Comment respecter les rythmes sans renoncer aux exigences ?
- Comment remettre la relation éducative au cœur du métier ?
Dans la formation « Devenir un pédagogue innovant » que j’anime avec mon binôme Héléna, les enseignants viennent rarement chercher des recettes. Il y a 10 ans, on cherchait des méthodes miracles à appliquer de but en blanc. Aujourd’hui, ils viennent surtout retrouver un espace pour échanger avec d’autres enseignants dans le même élan, penser leur métier, avoir leur propre identité pédagogique.
Nous explorons des pistes très concrètes : comment redonner une place à la curiosité des élèves, comment construire des projets interdisciplinaires, comment introduire davantage de coopération dans la classe, ou encore comment laisser émerger la pensée des élèves à travers des temps d’expression comme le texte libre, les débats philosophiques ou les projets collectifs. Des outils hyper concrets, pour répondre aux enjeux du monde actuel et celui qui nous attend.
Ces expérimentations ne sont pas spectaculaires (enfin si, un peu quand même, d’après les retours), mais elles transforment profondément l’atmosphère d’une classe : les élèves deviennent davantage acteurs et l’enseignant retrouve le plaisir d’accompagner plutôt que de seulement diriger.
Pour beaucoup, ce temps de formation est vécu comme une bouffée d’air. Elles permettent de mettre des mots sur des intuitions anciennes, de légitimer des pratiques parfois mises de côté, et surtout de sortir d’une logique de survie professionnelle.
Retrouver une liberté pédagogique intérieure
La liberté pédagogique ne se résume pas à faire ce que l’on veut. Elle est d’abord une liberté intérieure : celle de comprendre pourquoi on fait les choses, de choisir en conscience, d’ajuster ses pratiques aux élèves que l’on a réellement en face de soi. À quand remonte la dernière fois où vous vous êtes posé la question de votre mission, de votre vision ? À quand remonte la dernière fois que vous vous êtes posé le temps de repenser à vos valeurs éducatives ?
Les enseignants qui retrouvent du goût à leur métier sont souvent ceux qui parviennent à :
- réaligner leurs valeurs et leurs pratiques,
- redonner du sens aux apprentissages proposés,
- se sentir à nouveau acteurs de leur pédagogie.
Cette reconquête ne passe pas nécessairement par une rupture avec l’institution. Elle commence souvent par un changement de regard sur son propre métier, par une réappropriation de son identité professionnelle. Redevenir pédagogue, au sens plein du terme, c’est accepter de penser son enseignement, et pas seulement de l’appliquer.
Se réinventer pour durer
En licence, la thématique de mon mémoire était déjà : Innover pour perdurer, et c’est aussi la thématique que je compte garder pour mon doctorat.
Dans un contexte éducatif en mutation, se réinventer n’est pas un aveu d’échec. C’est au contraire une preuve de vitalité professionnelle. Les enseignants que je rencontre ne cherchent pas à faire moins mais à faire mieux, avec plus de cohérence et de sens.
Cette réinvention passe par des chemins multiples : formation, échanges entre pairs, expérimentations pédagogiques, projets collectifs. D’ailleurs, si on voit de plus en plus d’enseignants partager leurs tâtonnements sur les réseaux sociaux, c’est bon signe ! Ils veulent partager et confronter leurs élans : « regardez j’essaie, à votre tour ! ». Cette réinvention repose sur une conviction forte : le bien-être des enseignants n’est pas un bonus, mais une condition essentielle de la qualité éducative.
Prendre soin de ceux qui enseignent, leur redonner des espaces de réflexion, de créativité et de liberté pédagogique, c’est aussi prendre soin des élèves. Car un enseignant qui se sent aligné, reconnu dans son expertise, et autorisé à penser son métier, est un enseignant qui peut durer et transmettre autrement.
Une espérance discrète mais bien réelle
Réduire l’école à ses fractures serait passer à côté de cette réalité discrète mais porteuse d’espoir : sur le terrain, des enseignants continuent de chercher, d’inventer, de réparer. Non par idéologie, mais par fidélité à leur mission éducative.
Retrouver du sens ne passe pas par des solutions miracles. Cela commence souvent par une question simple, mais fondamentale : « Quel pédagogue ai-je envie d’être aujourd’hui ? »
Et c’est peut-être là, dans cette reconquête intime du métier, que se joue une part essentielle de l’avenir de l’école.
MINI BIO
Chloé Quillon est diplômée d’un master éducation et formation mention responsabilités des établissements éducatifs. Elle a cofondé une école alternative en région centre en 2015. Elle gère l’organisme de formation certifié Eduscopie qui accompagne les créateurs et gestionnaires d’écoles alternatives dans leurs fonctions administratives et pédagogiques.
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