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L’éducation à la résilience : un nouveau paradigme

Par Bruno Humbeeck, psychopédagogue

Éduquer à la résilience, c’est préparer l’enfant à vivre avec les inévitables difficultés qu’il rencontrera au cours de son parcours de vie plutôt que de nier celles-ci en faisant comme si l’existence de l’enfant et de l’adolescent allait inévitablement dérouler son cours sans rencontrer le moindre obstacle.

L’éducation à la résilience constitue une forme pédagogique qui passe par l’expérience subjective que l’enfant fait des difficultés qu’il rencontre. Elle suppose de stimuler chez lui l’aptitude à mobiliser les ressources internes sur lesquelles il peut compter et à rechercher les soutiens extérieurs dont il a besoin pour dépasser ces difficultés.

Tirer de la force des épreuves

Éduquer à la résilience, c’est cultiver chez son enfant l’art d’apprendre à tirer de la force des épreuves auxquelles il doit faire face en s’appuyant sur ses ressources personnelles et en identifiant autour de lui ceux qui peuvent l’aider à les stimuler.

Parmi ces ressources internes qui constituent autant de socles à l’éducation à la résilience, on distingue par exemple l’humour, l’amabilité, l’aptitude à faire face l’imagination réaliste et l’optimisme intelligent… autant de compétences qui s’apprennent par l’expérience dans un contexte éducatif bienveillant et demeurent, une fois qu’elles ont été apprises, disponibles tout au long de l’existence.

Donner des cours de résilience n’a pas davantage de sens que donner des cours d’empathie. La résilience ne se transmet pas à coups de livres ou de textes, à partir d’une transmission théorique de ce qu’elle signifie mais s’apprend concrètement au contact du réel, en se confrontant aux réalités affectives et effectives qui, en se présentant dans une existence, menacent d’en fracasser le cours.

Les préparer au pire alors qu’on leur souhaite le meilleur

Nous espérons tous que nos enfants seront épargnés par les grands fracas, les traumatismes ou n’importe quelle autre épreuve majeure de l’existence susceptible de freiner, de contrarier ou d’empêcher leur épanouissement.

Nous espérons tous qu’il ne sera pas nécessaire, pour eux, de faire, un jour ou l’autre, preuve de résilience parce que ce à quoi ils sont confrontés leur donnera l’impression qu’il aurait mieux valu être mort que vivre ce qu’ils sont amenés à vivre. Nous espérons tous que les leçons de résilience ne soient exclusivement utiles qu’aux autres, pas à nous et aux nôtres…

Nous espérons tous… et nous croisons les doigts… parce que tout ne dépend pas de nous… Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir, évidemment, pour qu’ils soient préservés mais on ne peut rien faire contre les chats noirs, le drame aléatoire, la terrible mauvaise surprise, les épouvantables pièges inattendus et les risques d’avanie auxquels s’exposent tous ceux qui acceptent de s’engager dans cette traversée si souvent solitaire que l’on appelle une vie…

Pas de surclassement

Aucun parent ne peut assurer à son enfant que son existence sera un voyage sans risque, en première classe, bien à l’abri des turbulences et bien à l’écart de tout ce qui pourrait en altérer le cours…

C’est pour cela qu’il vaut mieux, par l’éducation, doter nos enfants de toutes les caractéristiques individuelles qui rendent possible cette résilience en cas de coups durs et leur permettent de faire face aux éventuelles épreuves qu’ils rencontreront, sans que leur aptitude à s’épanouir s’en trouve définitivement altérée ou que leur capacité de devenir ce qu’ils souhaitent – leur capabilité – ne soit inexorablement abimée.

Toujours utiles

Et puis, la bonne nouvelle avec cette éducation à la résilience, c’est que les caractéristiques développementales que l’on aura stimulées, même s’ils n’en ont pas besoin, parce que la vie les aura épargnés, pour faire preuve de résilience, leur seront toujours utiles – parce qu’elles sont les mêmes – pour dépasser les petites contrariétés quotidiennes, les difficultés mineures et les micro-drames qui se posent dans toute existence normale et jalonnent inévitablement le parcours de vie habituel d’un être ordinaire qui entend simplement mener, parmi ses semblables, une vie heureuse…

Les parents contemporains n’avaient, en effet, sans doute pas imaginé, en prenant la décision de mettre au monde un enfant, qu’ils convoqueraient à naître un enfant dans un monde aussi mal en point que celui que nous avons à leur offrir.

Les catastrophes climatiques, les bruits de bottes ou le silence des drones, une « intelligence artificielle » qui, en mimant l’intelligence humaine, fait mine de vouloir la remplacer, un monde virtuel qui semble prendre un malin plaisir à nous donner l’impression de vivre en permanence dans un aquarium, un avenir incertain, changeant et en perpétuelle mutation qui rend impossible la définition précise de l’évolution des futurs métiers, une violence omniprésente, clivante, spectaculaire et décomplexée… Tout cela alourdit considérablement le « cahier de charge » d’un parent qui ne souhaitait pour son enfant qu’un bonheur sans tache et un avenir radieux…

La surprotection n’aide pas

L’éducation a longtemps vécu dans l’illusion que, pour qu’un enfant soit heureux et grandisse en s’épanouissant, il suffisait de faire en sorte que le monde que l’on tient à sa disposition comporte toutes les caractéristiques d’un univers bienveillant, attentif à lui et à son développement et soucieux de lui épargner tout ce qui, de près ou de loin, ressemble à une épreuve, à un échec ou à une difficulté…

Force est de constater que de nos jours, ces belles intentions ont considérablement pris du plomb dans l’aile. Chaque parent anticipe ainsi, avec une angoisse diffuse, les épreuves auxquelles son enfant risque, en grandissant, d’être confronté. Cette parentalité anxiogène suppose sans doute un changement de paradigme éducatif qui ne fait plus du bonheur complet, de la joie continue et du contentement permanent de l’enfant une toile de fond assurée ou un objectif totalement atteignable mais accepte l’idée que se construire un bonheur serein dans lequel la joie trouvera bien, de temps en temps, sa place et au sein duquel les motifs de satisfaction resteront envisageables constitue des objectifs éducatifs à la fois plus modestes et mieux réalisables…

S’adapter aux imperfections du monde

C’est comme cela que là où la pédagogie positive, dans sa version simpliste et réductrice, supposait une parentalité parfaite dans un monde parfait en vue d’éduquer un enfant amené à devenir parfait, la pédagogie résiliente, plus modestement, envisage de laisser la place à une parentalité qui fait ce qu’elle peut pour adapter aux imperfections du monde un enfant qui saura faire face à toutes les difficultés qui accompagnent inévitablement l’idée d’y grandir et de s’y développer le mieux possible en préservant les chances qu’il a de s’y épanouir.

Certaines générations bienheureuses, très rares, n‘ont à faire face qu’à deux évènements majeurs, la naissance et la mort. Entre ces deux évènements, ceux qui composent ces générations privilégiées se contentent généralement de mener leur existence en ayant l’impression d’être collectivement tenus à l’abri des heurts et des fracas. Les autres générations, les plus nombreuses, sont amenées à résister à une guerre, à une catastrophe naturelle ou à une pandémie…

Une génération préservée a sans doute moins besoin de la généralisation d’une éducation à la résilience parce que tout y est fait pour oublier que le fracas, le drame ou la catastrophe ne sont pas que des dangers virtuels mais qu’ils ont noué un pacte avec le réel qui les rend toujours à la fois possibles, pensables et envisageables.

Modifier le paradigme éducatif

Pour toutes ces autres générations, celles qui sont susceptibles, en cas de malheur, d’interroger le destin en se demandant non pas « qu’est ce qui m’est arrivé à moi, dans ma vie ? » mais « qu’est ce qui nous est arrivé à nous, dans notre existence collective ? », il apparaît important de modifier le paradigme éducatif en transformant l’idée d’une éducation exclusivement pensée en vue du bonheur intense, de la joie continue et du contentement absolu en une forme éducative plus modeste dans ses ambitions qui vise à atteindre un bonheur serein à travers un itinéraire qui laisse de la place à toutes les émotions, en ce compris la peur, la tristesse et la colère et qui, en dépit des inévitables épreuves à traverser, laissera suffisamment d’opportunité à la satisfaction et au contentement de se manifester pour pouvoir, en fin de compte, déclarer sa vie heureuse…

Favoriser la résilience, c’est d’abord et avant tout stimuler chez l’enfant un ensemble de caractéristiques et de qualités qui lui permettront de faire preuve de résilience en activant ses ressources internes. Ces ressources internes peuvent prendre la forme de ressources affectives dès lors qu’il est question de sensibilité émotionnelle, cognitives s’il s’agit de mettre en jeu ses manières de se représenter le monde et sociales dans la mesure où il est également question de trouver parmi les autres une place qui lui permet de se sentir à l’aise sans avoir le sentiment d’encombrer qui que ce soit…

Patrimoine affectif

En s’accumulant, ces différentes ressources internes, chaque fois qu’elles s’exprimeront sous forme de qualités, se donneront le moyen de s’intégrer dans la personnalité de l’enfant et de participer à la définition de l’identité qu’il se construit. Elles formeront alors le patrimoine affectif, cognitif et social sur lequel l’enfant devra pouvoir compter pour faire face à tout ce qui lui advient et poursuivre son chemin plus fort de ce qu’il a vécu.

Favoriser la résilience, c’est aussi apprendre à l’enfant à identifier les ressources externes sur lesquelles il peut s’appuyer pour sortir d’une embûche ou se relever d’une épreuve. Ces ressources externes, ce sont tous ceux qui, en posant, sur lui et sur ce qu’il fait, un regard chaleureux, bienveillant et sécurisant, l’aident à avancer dans un monde qui lui donne envie de grandir.

Favoriser la résilience, c’est enfin aider l’enfant à trouver la force de refaire sans cesse son plein d’humanité en retrouvant avec la nature, et au sein du vivant le sentiment de faire partie « d’un grand tout » au sein duquel il se sent contenu dans un ensemble plus vaste que lui qui lui fait néanmoins une place essentielle et lui accorde toute l’importance qu’il mérite au même titre que chacun.

Mini-bio

Titulaire d’un Master Européen de Recherche en Sciences de l’Éducation et d’un doctorat en Sciences de l’Éducation de l’Université de Rouen, Bruno Humbeeck est actif à la fois sur le terrain en tant que psychopédagogue et en tant que directeur de recherche au sein du service des Sciences de la famille de l’Université de Mons.

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