7ème Congrès
Innovation en Éducation

Jours
Heures
Minutes
Secondes

Sortir de la posture freudienne dominante et repenser la parentalité

Par Isabelle Filliozat, psychothérapeute, conférencière et auteure.

« C’est quoi être un bon parent ? » Merci pour cette question si importante, car oui, pour vraiment vivre librement notre aventure parentale, il nous faut prendre de la distance avec les dogmes qui nous enserrent. Nous ne mesurons pas toujours à quel point cette posture freudienne colore notre quotidien avec nos enfants. Elle est tellement intégrée dans notre culture que nous ne la remarquons même plus.

Selon la théorie freudienne, l’enfant vient au monde avec des pulsions libidineuses, une forte sexualité infantile, et un désir de toute puissance… qui se déploient dans le complexe d’Œdipe.

L’influence de la vision freudienne sur la relation parent-enfant

Isabelle, en quoi cette vision freudienne, longtemps dominante, a-t-elle influencé (voire enfermé) des générations entières dans une conception hiérarchique de la relation parent-enfant (l’adulte sachant, l’enfant obéissant) ?

C’est sous ce fameux complexe que Freud a enterré l’idée que le traumatisme et l’inceste puissent causer des dégâts psychiques. Si nombre de Français sont encore imprégnés de l’idée qu’un tel complexe existe, et même qu’il serait universel, ailleurs dans le monde, la réalité du traumatisme est reconnue et toute idée d’un désir sexuel de l’enfant pour le parent du sexe opposé est balayée.

Sans rentrer dans les détails de l’histoire de la constitution de la théorie psychanalytique, que j’aborde dans mon livre, observons que l’approche psychanalytique inscrit la parentalité dans une dynamique forcément conflictuelle. Le parent doit s’opposer aux pulsions de l’enfant, le frustrer, opérer les castrations successives nécessaires (ombilicale, orale/sevrage, anale/propreté, génitale) pour lui permettre de devenir un sujet psychique distinct.

Les comportements de l’enfant sont interprétés non comme des manifestations de son immaturité développementale, comme des réactions d’attachement ou exprimant ses besoins, mais comme des caprices, des manipulations perverses, avec souvent une intention de dominer le parent. Toutes choses auxquelles il s’agit de mettre un frein. Il est donc logique dans cette théorie de prôner un autoritarisme sans faille, sous peine de voir surgir un être débordé par ses pulsions et ivre de toute puissance, le fameux « enfant-roi ».

Cette vision a produit une culture de la méfiance envers nos élans naturels et nos intuitions. L’empathie pour les émotions du tout petit ? Suspecte. L’allaitement prolongé ? Suspect. Le cododo ? Danger de fusion. Les pleurs ? Résistons à cette manipulation de l’enfant.

Elle instille du doute dans l’autorité naturelle du parent, volontiers accusé de projeter sa propre histoire ou d’utiliser leur enfant pour le bénéfice personnel. Combien de mères se sont entendu dire : « Tu le surprotèges, tu es dans la fusion, tu ne laisses pas ton enfant se construire » alors qu’elles suivaient simplement leur instinct de protection ?

J’ai conscience que ce n’est pas facile pour les parents, car les professionnels qui les entourent sont encore majoritairement fidèles à la psychanalyse, contrairement aux pays anglo-saxons, où la psychothérapie et la psychiatrie se tournent vers les neurosciences et les thérapies cognitives ou intégrant l’attachement.

En France, les hôpitaux psychiatriques, les CMP (Centres Médico-Psychologiques), les CAMSP (Centres d’Action Médico-Sociale Précoce) proposent encore des traitements psychanalytiques. Dans les crèches, les écoles, les tribunaux, les psychanalystes occupent des postes clés. Sans compter que la Sécurité Sociale rembourse les psychanalyses, mais pas les autres approches (sauf depuis peu et sous conditions).

Les psychanalystes d’aujourd’hui n’utilisent plus la cocaïne – et c’est heureux qu’ils se soient séparés du maître sur ce point – et nombre d’entre eux croient leurs patients et patientes lorsqu’ils relatent un inceste. Cependant, l’immense majorité des psychologues sont encore formés à la théorie psychanalytique plutôt qu’aux neurosciences, aux sciences sociales, de l’éducation ou de la parentalité et continuent de regarder l’enfant comme aux prises avec des conflits intrapsychiques plutôt que vivant des événements difficiles.

C’est la raison pour laquelle un psychanalyste reçoit l’enfant seul, même petit, et refuse de parler de ce que vit l’enfant avec les parents.

Non, l’enfant ne vient pas au monde avec des pulsions sexuelles ! Il vient au monde avec des savoir-faire relationnels innés et des besoins, notamment de lien. L’attachement est un lien vital, le besoin de sécurité émotionnelle est défini comme un métabesoin, au-delà des autres besoins.

Un enfant qui pleure, qui rage, qui s’accroche, ne joue pas un scénario œdipien. Il exprime un besoin de sécurité, de connexion, de régulation. Et si nous, parents, sentons notre cœur se serrer, notre ventre se nouer en réponse, ce n’est pas une projection à laquelle nous devrions résister, mais une résonance bienvenue qui nous invite à coréguler l’émotion de notre tout-petit.

Désapprendre pour repenser la parentalité

Et si être un bon parent, c’était avant tout accepter de désapprendre ?

Je n’utiliserais pas le terme bon parent. Nous devons sortir de cette auto-analyse permanente : suis-je un bon ou un mauvais parent, voire un suffisamment bon parent ? Et plutôt nous centrer sur les besoins de notre enfant et sur la qualité de notre relation.

La seule question qui me paraît vraiment pertinente, c’est « ma relation à mon enfant est-elle bonne ? » Et pour cela, oui, il nous faut simplement désapprendre à appliquer des théories et simplement se mettre à l’écoute de soi et de son enfant. Chaque relation est unique !

L’enfant, guide sensible de la relation parentale

Comment reconnaître que l’enfant n’est pas seulement à « éduquer », mais aussi porteur d’un savoir sensible, émotionnel et intuitif dont nous avons, nous adultes, beaucoup à apprendre ?

Dès que nous lâchons nos conceptions mentales, il suffit d’observer l’enfant pour mesurer combien il est un être complet. Il ne sait pas encore ce qu’est une coccinelle, mais il s’éblouit en la recevant sur sa main.

Vivre avec un enfant peut nous aider à nous reconnecter au merveilleux de la vie, à l’essence du vivant, à la joie et à l’amour. Je n’utiliserais cependant pas le terme savoir, fut-il sensible, émotionnel et intuitif. Pourquoi d’ailleurs, ce culte du savoir ?

Un enfant découvre la vie ! Il apprend en permanence. Il ne « sait » pas encore beaucoup de choses, mais il construit son regard et ses compétences grâce à ses expériences. Notre rôle de parent est non seulement d’assurer sa sécurité, mais plutôt que de « l’éduquer », lui fournir les expériences fondatrices les plus signifiantes.

Un maximum d’interactions positives et chaleureuses, de la corégulation de ses émotions, et de la liberté d’explorer les possibilités de son corps et son environnement.

Quand nos enfants nous apprennent à être parents

Que se passe-t-il lorsque nous réalisons que ce sont nos enfants qui nous apprennent à être parents, en nous obligeant à revisiter nos réactions, nos automatismes, nos blessures et nos conditionnements ?

Ce peut être assez déstabilisant pour un parent qui a été élevé dans l’idée qu’il devait dominer son enfant, toujours conserver son pouvoir sur lui. Mais en réalité, je rencontre surtout des parents qui ont ce profond désir de revisiter leurs automatismes et d’en profiter pour soigner et guérir leurs blessures.

Pour la plupart d’entre nous, nous savons que nous n’avons pas reçu l’attention dont nous avions besoin. Nos parents ignoraient les besoins émotionnels des enfants. À l’époque, on ne savait pas comment fonctionnait le cerveau d’un tout petit.

De nos jours, nous avons davantage d’informations fiables, mais en définitive, comme aucun enfant n’est exactement comme un autre, c’est notre enfant qui nous montre ses besoins et nous guide sur la route de la parentalité.

Nous apprenons à répondre aux signaux de notre enfant par empathie, par intuition profonde… et par essai et erreur. Nous nous trompons parfois, forcément. Cela fait partie de l’errance naturelle et nécessaire, de la danse d’accordage où chacun, bébé et parent, apprend à décoder l’autre.

Nos enfants nous enseignent en ce sens qu’ils nous guident par leurs réactions, leurs émotions, vers la réponse à leurs besoins. Garder un esprit curieux, ouvert, disposé à apprendre, nous permet de découvrir comment l’enfant se représente le monde.

Apports des neurosciences affectives et sociales

Que nous apportent aujourd’hui les neurosciences affectives et sociales pour repenser cette relation ?

Elles nous permettent de regarder sous un nouveau jour d’une part les capacités de l’enfant, d’autre part les besoins en termes de réponses parentales.

Nous savons aujourd’hui que le cerveau, mais aussi le corps de l’enfant, se façonnent en fonction des expériences vécues. L’enfant ne naît pas bonne ou mauvaise graine. La génétique joue sa part, mais la rencontre avec l’environnement est déterminante.

Le concept des 1 000 jours souligne que cette période allant du 4ème mois de grossesse à l’entrée à l’école pose les fondations de la vie future.

Le cerveau d’un tout petit n’est pas un cerveau d’adulte en miniature. Le tout petit n’a tout simplement pas les moyens de se réguler seul.

Les fantastiques progrès de l’imagerie nous ont permis de voir combien les cerveaux d’un bébé et de son parent se synchronisent l’un sur l’autre. C’est grâce à cette synchronie que nous pouvons comprendre notre bébé et coréguler son émotion.

La science nous dit que le tout petit a besoin de s’attacher, qu’on ne prend jamais trop un petit dans les bras, les bébés humains sont une espèce portée.

Dialoguer entre générations pour une éducation consciente

Comment ouvrir un dialogue bienveillant entre générations, où chacun se sent reconnu dans ses intentions, tout en favorisant une éducation plus consciente et respectueuse ?

L’intensité des réactions nous montre qu’il s’agit de bien autre chose que de « conceptions » de l’éducation.

Comprendre les mécanismes du psychotrauma nous aide à sortir du jugement les uns sur les autres. Ce phénomène est très bien décrit par le Dr Muriel Salmona dans son dernier livre Enrayer la fabrique des agresseurs sexuels.

Ce n’est pas seulement à nos enfants que nous avons à offrir de la sécurité relationnelle, mais à tous les parents, à tous nos proches et moins proches. L’amour, c’est du carburant pour nous tous et toutes.

Encadré – Changer sans culpabiliser

Changer sans culpabiliser : outils, postures et mots pour accompagner l’évolution des mentalités éducatives avec douceur et pédagogie.

À chaque fois que je constate un manquement de ma part, j’ajoute « pas encore » à mon dialogue interne…

(contenu de l’encadré conservé strictement à l’identique)

Mini bio – Isabelle Filliozat

Isabelle Filliozat est psychothérapeute, conférencière et auteure de plus d’une cinquantaine d’ouvrages traduits dans de nombreuses langues, dont Au cœur des émotions de l’enfant et Il n’y a pas de parent parfait. Pionnière de la parentalité positive en France, elle transmet depuis plus de 40 ans une approche empathique et éclairante des relations familiales.

Parmi ses ouvrages les plus récents : Et si la punition n’était pas la solution ? (Pocket) et Épuisement parental – le prévenir pour s’en sortir (Nathan).

picto web : www.filliozat.net

Thématiques

Recevez gratuitement un kit pédagogique de 40 pages !

Explorez l'univers d'IEE

Astuces pour prendre soin de soi quand la vie va à 100 à l’heure

Il y a deux choses qui nous mettent des bâtons dans les roues d’une parentalité apaisée : notre culture du rapport de force et notre fatigue.

Notre culture du rapport de force, c’est ce rapport de domination avec l’enfant dont nous sommes très imprégnés en France : on veut que notre enfant fasse ce qu’on lui demande « parce que c’est nous l’adulte ». Et s’il ne le fait pas, on va se mettre très en colère car « il ne nous respecte pas », ou parce qu’il fait « un caprice