PAR MARIE CHETRIT, SCIENTIFIQUE, AUTEURE ET « DÉSINFLUENCEUSE » EN PARENTALITÉ
Le cadre éducatif n’a pas forcément bonne presse. Il est souvent assimilé à une contrainte froide et rigide, à des règles arbitraires et parfois dénuées de sens. On voit en lui l’instrument de la verticalité éducative et de la soumission. Pourtant, est-ce que le cadre éducatif n’aurait pas encore beaucoup à offrir ?
La prolifération des conseils éducatifs sur les réseaux sociaux, parfois erronés, approximatifs ou outrageusement simplistes, ont abouti à une situation d’opposition très forte entre les parents qui privilégient l’accueil inconditionnel des émotions, parfois au détriment de leurs propres besoins ; et ceux qui revendiquent une éducation plus ferme. Les premiers sont suspectés de ne jamais consentir à frustrer leur enfant, et sont taxés de laxisme. Les seconds sont accusés d’autoritarisme et de maltraitance. Les prises de positions médiatiques contribuent à envenimer le débat et radicaliser les convictions de chaque camp.
Être un bon parent, est-ce savoir poser des limites ou savoir aimer inconditionnellement ?
On entend couramment opposer le cadre et l’amour inconditionnel. À mes yeux, rien n’est plus faux. L’un ne peut pas se passer de l’autre. Le cadre, c’est un monde connu, rassurant, dans lequel les attendus et les conséquences sont anticipés : c’est une grande sécurité que l’on offre à son enfant. L’absence de cadre, c’est le flou, l’incertitude, et l’anxiété qui en découle.
Imaginez un match de foot, où les règles changeraient de manière aléatoire entre chaque passe. Un tel match serait incompréhensible. Aucun joueur ne saurait ce qu’il doit faire, et quelles conséquences aurait leur action sur le terrain. Les joueurs en viendraient aux mains, le public les invectiverait et se battrait : un match de foot sans cadre, ce serait l’anarchie et la violence.
De la même manière, une vie familiale sans cadre éducatif est vouée à l’incertitude et aux débordements. Le cadre n’est pas là pour brimer et humilier, il est là pour entourer, guider et rassurer. Il est là pour contenir, comme les bras rassurants d’un parent. Ni cadre sans amour, ni amour sans cadre : être un bon parent, c’est donc savoir poser des limites ET aimer inconditionnellement.
Comment trouver cet équilibre subtil entre le cadre qui sécurise et la liberté qui permet à l’enfant de grandir ?
Vous connaissez le dicton : « avant, j’avais des principes, maintenant j’ai des enfants ». Il résume plutôt bien l’adaptation permanente qui est celle des parents. Sur le papier, le cadre est un ensemble de règles, choisies en famille, en général par les parents. Dans la réalité, ce cadre est plutôt le fruit de l’histoire familiale, de la culture, des valeurs parentales, et de la négociation entre les deux partenaires s’ils sont en couple. Il dépend également des conditions de vie des parents, car on peut difficilement occulter l’influence du contexte (situation économique, logement, fratrie ou non). C’est pourquoi le cadre éducatif est éminemment personnel à une famille.
Enfin, le cadre est souvent un arbre que l’on va élaguer au fur et à mesure que l’on grandit dans sa parentalité, le principe de réalité nous amenant à adapter certaines de nos exigences en fonction de notre évolution. Nous faisons la découverte que finalement, il n’est pas si grave que notre enfant mange parfois avec les doigts, chipote dans son assiette ou se promène en slip toute la journée le dimanche. En quoi cela impactera sa vie future, sa capacité à entrer en relation avec ses pairs, à s’épanouir ? Honnêtement, en rien. Respecter quelques règles fondamentales est bien plus important que s’encombrer de multiples règles superflues. À l’intérieur de ce cadre, c’est-à-dire pourvu qu’il respecte ces quelques règles fondamentales, l’enfant a toute latitude d’explorer librement. Si je devais décrire les règles qui me paraissent fondamentales, je dirais :
Respecter la sécurité physique et psychique de mes proches et des êtres vivants en général.
Etre capable de m’affirmer de manière juste et respectueuse.
Savoir laisser aux autres la même place que je souhaite avoir.
En quoi le cadre participe-t-il au développement émotionnel de l’enfant ?
Les émotions qui nous traversent peuvent nous déborder et nous faire perdre la capacité de réfléchir et d’agir efficacement. On le voit parfaitement dans un grand nombre de situations vécues par les jeunes enfants, surtout vers la période critique de 2 ans : les petits qui se roulent de désespoir dans les allées du supermarché sont un grand classique de la parentalité. Leur désespoir est tout à fait réel, et ils sont totalement incapables de dépasser seuls cette émotion qui les bouleverse : les y aider est notre rôle de parent.
Imaginez que vous vous promenez avec vos amis en forêt. À un moment, vous vous rendez à l’évidence : vous êtes perdus, le soir tombe, vous ne retrouvez plus le chemin. Dans le groupe, plusieurs personnes se mettent à gémir et récriminer, et commencent à se disputer pour trouver un responsable à cet égarement. L’une garde la tête froide, reprend la carte, monte en hauteur à l’écart pour s’orienter par rapport au soleil couchant, et décide d’emmener la troupe dans la direction où elle pense rejoindre le bon chemin. Rapidement, vous vous retrouvez avec soulagement sur la bonne voie.
Le parent est cette personne qui ne se laisse pas envahir par les émotions. Qui est rassurée par un parent tout aussi débordé émotionnellement que soi, ou qui semble avoir du mal à dédramatiser la situation ? Aider son enfant, c’est accepter de devoir, occasionnellement, rester à l’écart de ses émotions pour le sortir de cet état de grande vulnérabilité. Cela n’empêche pas l’empathie, ni le dialogue a posteriori, mais au cœur de la situation, il est parfois plus aidant d’appliquer simplement les règles. Avoir un cadre éducatif équivaut à étudier la carte et se fier aux repères pour sortir d’une situation stressante.
Grâce au cadre éducatif, l’enfant apprend qu’il peut compter sur son parent pour l’aider à sortir d’une situation inconfortable ; que les frustrations quotidiennes qu’il traverse ne sont finalement pas dramatiques, et peuvent être vécues avec plus de légèreté, la prochaine fois.
Quelle forme de discipline est aujourd’hui validée par les neurosciences ? Pourquoi les méthodes punitives ne fonctionnent pas ?
Dans les années 1970, la psychologue clinicienne Diana Baumrind et les chercheurs Eleanor Maccoby et John Martin ont défini 4 styles parentaux, selon le degré d’exigence éducative (définie par l’existence de règles et les conséquences à leur transgression) et le degré de soutien aux besoins des enfants (soit les interactions affectueuses et encourageantes) :
les parents négligents sont peu exigeants et peu soutenants ;
les parents autoritaires sont très exigeants et peu soutenants ;
les parents permissifs sont peu exigeants et très soutenant ;
les parents dits « démocratiques ou directifs » sont à la fois exigeants et très soutenants.
De nombreux études ont montré que le style parental démocratique donnait les meilleurs résultats éducatifs, parmi lesquels moins de conflits entre frères et sœurs, un usage des écrans plus raisonnable,, moins de troubles dépressifs à l’adolescence, un meilleur équilibre alimentaire… Les effets bénéfiques de cette éducation démocratique, offrant à la fois un cadre très structuré et beaucoup d’affection, semblent être une constante universelle, puisqu’on les retrouve tout autour du globe.
Il est donc clair que l’éducation punitive, où le cadre est très lourd mais le support affectif peu présent, n’a pas de bénéfices à long terme et elle est même associée à de nombreux troubles du comportement. En effet, il est démontré que la sanction seule n’est pas éducative, au sens où si elle l’arrête, elle n’apprend pas à modifier un comportement. Les encouragements, c’est-à-dire le renforcement positif, ont un impact bien plus élevé pour apprendre de bons comportements à nos enfants, comme l’a démontré le professeur Alan Kazdin dans ses ouvrages. Ces principes sont à la base des programmes d’éducation aux habiletés parentales tels que Incredible Years et le programme Triple P.
Finalement, les neurosciences sont pour l’instant la cerise sur le gâteau : elles donnent des éléments intéressants de compréhension du développement de l’enfant, mais ne peuvent à elles seules apporter des recommandations pour la « meilleure » éducation qui soit. Comme le dit Albert Moukheiber, psychologue clinicien et neuroscientifique, la « neuromania » entraîne beaucoup de raccourcis et d’approximations. Imputer une réussite éducative (ou un échec) à l’activation d’une zone cérébrale est pour le moment extrêmement hasardeux, car l’éducation est un processus très complexe. Fions-nous plutôt aux données comportementales, bien plus robustes !
Certains parents sont extrêmement inquiets à l’idée de mécontenter leur enfant. Il faut dire que les articles décrivant l’effet du stress comme apocalyptique, en raison d’une supposée sécrétion massive de cortisol, ont été fort nombreux ces dernières années. En réalité, les données de méta-analyses, montrent que la frustration n’entraîne pas d’augmentation significative du cortisol, ce qui est réconfortant au vu de la fréquence de ce ressenti chez les jeunes enfants !
Comment trouver l’équilibre dans un foyer ?
Ces dernières années ont vu l’explosion d’une nouvelle situation : le burn-out parental. Il s’agit de parents perdant tout plaisir à s’occuper de leur enfant, et arrivant à une situation de distanciation affective avec lui en raison d’un épuisement profond : trop de fatigue, trop de sollicitations, trop d’effort, trop de leur enfant. Il s’agit en général de parents extrêmement investis et qui en arrivent à cramer toutes leurs ressources psychologiques en voulant trop bien faire. On comprend qu’une telle situation est non seulement préjudiciable aux parents, mais également au couple et à l’enfant.
Selon Isabelle Roskam, professeure à l’Université de Louvain-La-Neuve, les parents qui pratiquent une éducation basée sur l’écoute de l’enfant avec une forte sensibilité à ses besoins peuvent être plus exposés au burn-out parental, car ils sont très exigeants envers eux-mêmes et tentent d’anticiper toutes les demandes de leur enfant. Fournir un cadre adapté permet de trouver un équilibre entre bienveillance et limites claires. Le parent peut ainsi se préserver et ne pas être en surcharge émotionnelle, et l’enfant est sécurisé.
Le cadre est-il adaptable ?
Bien entendu, le cadre éducatif peut évoluer en fonction de l’âge de notre enfant : un adolescent n’a pas besoin du même cadre qu’un enfant de deux ans. Un enfant très émotif aura besoin de règles différentes qu’un enfant turbulent. Un enfant porteur de troubles bénéficiera d’un cadre aménagé. Un enfant très timide aura sans doute besoin d’encouragements pour oser commettre de petites transgressions, tandis qu’un petit casse-cou aura besoin de davantage de fermeté pour juguler des comportements qui peuvent le mettre en danger. Le tout, avec beaucoup d’amour et d’encouragements, toujours !
Trouver la force et la constance pour tenir le cadre chaque jour, tout en restant connectés à la bienveillance et à l’amour
Être parent, ce n’est pas facile. Nos enfants nous donnent une joie infinie, mais nous demandent aussi beaucoup de constance : il y a un côté usant dans la parentalité. Tenir le cadre demande à puiser dans nos ressources. Dans les moments difficiles où nous aurions envie de lâcher, nous pouvons nous redire que ce cadre, ces règles, ont été établis pour que notre enfant grandisse solidement, dans le respect des autres et l’affirmation de sa personnalité. Nous pouvons garder en ligne de mire ce but que nous recherchons pour lui, et chercher un étayage auprès de parents partageant nos convictions. Et nous devons, surtout, ne jamais nous oublier ni nous anéantir dans la parentalité : notre vie personnelle doit compter des moments de ressourcement et d’oxygénation, sans nos enfants.
MINI BIO
Scientifique et « désinfluenceuse » en parentalité, Marie Chetrit écrit sur les sujets de l’équilibre à trouver et de l’instrumentalisation de la science dans le domaine de l’éducation positive. Elle a publié chez Solar Éducation positive : une question d’équilibre ? (2021) puis Le guide anti-fake news de la parentalité (2025), qui débunke 30 idées reçues. Elle a préfacé les ouvrages d’Alan Kazdin : Éduquer sans s’épuiser ! (2023) et Élever un enfant qui s’oppose (2024) et de Craig Canapari : Endormir son enfant sans s’épuiser (2026), trois ouvrages à destination des parents, basés sur le renforcement positif.
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