Par Catherine L’Ecuyer, auteure de Cultiver l’émerveillement
Il est étonnant de voir un enfant de 18 mois courir vers une prise électrique ou tirer sur une nappe, sans qu’on ait besoin de lui promettre la moindre récompense. Ni les punitions, même les plus sévères, ne peuvent rivaliser avec le puissant désir de connaître, cet émerveillement, cette curiosité innée qui habite le jeune apprenti. « Dans chacune de ces délicieuses petites têtes, le monde se crée pour la première fois, comme au septième jour de la création », disait Chesterton. Il faut alors se demander ce qui se passe des années plus tard, où s’est fané ce désir d’apprendre, qui pousse tant de « gourous » de l’éducation à imaginer les méthodes les plus surprenantes pour pallier son absence.
Nous assistons à un désenchantement vis-à-vis de l’éducation formelle, accusée de mécanicisme et de behaviorisme pour atteindre des objectifs à court terme au moyen de récompenses et de punitions externes qui, logiquement, n’arrivent jamais à influencer l’intérieur de la personne. À juste titre, on embrasse avec enthousiasme le mantra du « protagonisme de l’élève dans son apprentissage ». Mais encore faut-il s’entendre sur ce que cela signifie vraiment. Être protagoniste ne signifie pas que l’enfant se fasse bouger extérieurement, mais bien qu’il se transforme intérieurement. Montessori affirmait déjà qu’il ne s’agissait pas que l’enfant fasse tout ce qu’il veut, mais qu’il veuille faire tout ce qu’il fait. Quelle nuance essentielle !
Caverne moderne
Parlons des écrans. Il convient d’élargir notre regard et de s’interroger sur le rôle de ces lunettes à deux dimensions à travers lesquelles les enfants découvrent la réalité virtuelle, plate, comme les personnages enchaînés de la caverne de Platon, satisfaits des ombres projetées devant eux. Ces ombres sont-elles réelles ? Bien sûr, mais elles ne sont que des réductions appauvries de la réalité. Il est curieux que le cinéma en trois dimensions nous émeuve tant — peut-être désirons-nous secrètement réinventer le théâtre — alors même que nous nous obstinons à retirer la troisième dimension de la vie elle-même, transformant le monde en un lieu plat et sans profondeur, avec plus d’écrans que de fenêtres dans la vie de nos enfants.
L’enfant-seau ?
Il faudrait lever les yeux. S’interroger sur l’effet de déplacer le locus de contrôle — ce lieu secret d’où jaillit l’action — vers l’extérieur de la personne, considérant l’enfant comme un simple périphérique et la classe comme un divertissement continu. Ne risquons-nous pas de reproduire le même schéma, un behaviorisme déguisé en quelque chose d’attirant ? Nous dénonçons un processus éducatif rigide qui se contente de remplir l’enfant comme s’il n’était qu’un seau vide. Et si c’était désormais l’enfant lui-même qui se remplissait de tout ce qu’il croise en naviguant passivement ? Confondrions-nous amusement et jeu, fascination et émerveillement ?
Platon VS Steve Jobs
Il y a des millénaires, Platon disait qu’éduquer consiste à apprendre à désirer le beau. Il y a quelques années, Steve Jobs affirmait qu’il fallait concevoir les smartphones de façon à donner « envie à l’utilisateur de les lécher ». De gustibus non disputandum ? Sur la beauté, beaucoup a pourtant été écrit, mais la génération qui vient lit bien peu. Comme le disait Iolanta dans l’opéra de Tchaïkovski du même nom : « Comment puis-je désirer ardemment ce que je ne peux qu’entrevoir confusément ? »
Question de soif
Et si nous revenions à la première cause de toutes pour nous demander : pourquoi cet émerveillement s’est-il endormi ? Et si la soif d’apprendre s’était noyée dans un océan d’informations sans sens, dans un bombardement de stimuli extérieurs faits de bruits, de contenus et d’horaires qui ne respectent pas l’ordre intérieur des enfants — ni, disons-le, celui de nous, leurs parents ? Pour que la soif demeure, il faut permettre à la personne de boire peu à peu à une source qui corresponde à ses besoins réels. Est-il étonnant qu’on s’étouffe en tentant de boire une gorgée d’eau à une bouche d’incendie ? L’émerveillement est lent, il savoure la réalité qu’il approche comme si c’était la première fois. Les stimuli extérieurs, eux, saturent les sens, gavent, surstimulent et anesthésient le désir, la sensibilité et la capacité de goûter la dimension esthétique et la lenteur de l’ordinaire.
Distraction VS Attraction
Christakis, neuropédiatre parmi les plus publiés sur l’effet des écrans, le dit clairement : « Une exposition prolongée à des changements rapides d’images durant la période critique du développement conditionne l’esprit à des niveaux de stimuli plus élevés, ce qui conduit à un manque d’attention plus tard dans la vie. » L’esprit de l’enfant s’habitue alors à une réalité qui n’existe pas dans la vie courante. Et lorsque l’enfant ou l’adolescent revient à l’expérience de la vie ordinaire, tout lui paraît extraordinairement ennuyeux, car il ne voit plus la beauté du quotidien. Incapable de la percevoir, il ne se sent attiré par rien et se distrait facilement — la distraction est l’opposé de l’attraction — devenant ainsi totalement dépendant de son environnement extérieur. Comme le disait Edith Stein, cette insensibilité est ressentie comme quelque chose qui n’est pas conforme à ce que devrait être la réalité, et cela fait souffrir, ou accable.
Besoin de rééducation ?
Face à la surstimulation, le seuil de sensibilité de l’enfant s’élève à des niveaux dramatiquement hauts, le laissant dans un état oscillant entre apathie, hyperactivité et inattention. Dans une tentative désespérée de se reconnecter à la réalité, il recherche compulsivement, à tâtons, de nouvelles sensations qui le plongent dans un cercle vicieux le séparant encore davantage de la lenteur du réel, l’empêchant de s’y laisser mesurer.
Fascination artificielle
Or, apprendre consiste essentiellement à se laisser mesurer par le réel. Et la condition principale qui favorise cette prise en contact avec la réalité est l’attention soutenue, qui n’a rien à voir avec la fascination pour des stimuli éclatants et intermittents, même si certains les qualifient à tort de méthodes actives d’apprentissage. Si ces méthodes reposent sur l’artifice d’attirer l’attention, elles compenseront au mieux l’absence d’intérêt pour apprendre, sans jamais aller plus loin. Il faut revenir à la cause, la première de toutes : l’émerveillement. Chesterton l’avait prophétisé : « Le monde ne manquera jamais de raisons de s’émerveiller, mais il manquera d’émerveillement. »
L’éducation qui vise à cultiver l’émerveillement tente d’inverser cette prophétie pour que, au milieu de tant de distractions, nos enfants puissent à nouveau s’émerveiller de l’irrésistible beauté qui les entoure.
Biographie
Catherine L’Ecuyer est docteur en sciences de l’éducation et psychologie. Cette Québécoise, mère de quatre enfants, habite à Madrid où elle est chercheuse, consultante, conférencière et auteure de nombreuses publications portant sur l’éducation et la psychologie des enfants. Son premier livre, Cultiver l’émerveillement, publié en 8 langues dans quelque 60 pays, a reçu une grande attention médiatique (plus de 400 entrevues et reportages), soulevant l’intérêt de milliers de parents, d’éducateurs et de chercheurs du monde entier. Catherine collabore actuellement avec Mind-Brain Group, un centre de recherche de l’Université de Navarre et elle est chroniqueuse pour plusieurs journaux (El País, El Mundo, Le Huffington Post en France, entre autres).
À lire aussi sur Innovation en Éducation
- Éduquer à la résilience : un nouveau paradigme éducatif
https://www.innovation-en-education.fr/blog/education-resilience-nouveau-paradigme/ - Poser un cadre avec bienveillance : entre amour, fermeté et sécurité émotionnelle
https://www.innovation-en-education.fr/blog/poser-cadre-bienveillance-amour-fermete-securite-emotionnelle/

