dans un monde d’immédiateté
PAR JOËLLE ALARCON, PSYCHOPÉDAGOGUE, FORMATRICE ET CRÉATRICE DU JARDIN PÉDAGOGIQUE
Pendant les premiers mois de sa vie, le bébé vit dans une forme de fusion avec sa mère (ou figure maternelle), qui comble chacun de ses besoins. Sa vulnérabilité absolue le rend dépendant d’un autre qu’il ne distingue pas encore de lui-même : il est gouverné par le principe de plaisir. Vers six mois, l’enfant prend progressivement conscience qu’il est un être singulier, que le monde existe autour de lui, et il rencontre alors… ses premières frustrations.
L’apparition des dents, souvent accompagnée du début du sevrage, marque l’entrée dans le principe de réalité. Toutes les étapes ultérieures de son développement psychique l’amèneront à composer avec ses pulsions, à intégrer le manque, à se confronter au délai. Peu à peu, un Surmoi se structure, garant d’un équilibre – une homéostasie – entre ses élans internes et les limites inhérentes à la vie en société.
La nature elle-même nous enseigne que le principe de plaisir est transitoire : pour vivre avec les autres, il nous faut apprendre à désirer… et à différer ce désir. Car la frustration, loin d’être une ennemie, possède deux vertus majeures : elle nous aide à réguler nos impulsions, et elle rend possible le désir. À force d’être immédiatement satisfait, le désir s’affaiblit. L’un des symptômes les plus marquants de la dépression n’est-il pas l’absence d’envie ? Permettons donc à nos enfants d’éprouver ce qui fait sentir vivant : attendre, vouloir, espérer — dans un contexte où le taux de suicide adolescent atteint aujourd’hui des niveaux inédits.
Développer la tolérance à la frustration, c’est aussi :
renforcer le contrôle émotionnel ;
s’entraîner à résoudre des problèmes complexes ;
développer la ténacité et le goût de l’effort ;
consolider l’autonomie et la confiance en ses capacités.
L’école et la famille sont des terrains privilégiés pour nourrir ces compétences – mais elles doivent le faire de manière consciente, dans un environnement qui valorise davantage le processus que le résultat.
Or, la tâche est devenue complexe. Les profondes transformations sociales des trente dernières années — généralisation du smartphone, accès permanent à l’information, accélération des modes de vie, montée de l’individualisme et de la consommation, mutations familiales — ont bouleversé notre rapport au plaisir et à la frustration.
Quelques questions simples suffisent à nous interpeller :
• Serions-nous capables d’attendre une semaine le prochain épisode d’une série, comme avant l’ère du streaming ?
• Serions-nous capables d’appliquer pour nous-mêmes le temps d’écran que nous imposons à nos adolescents ?
• Sommes-nous encore capables de lire attentivement un article de six pages, ou privilégions-nous sa version résumée en carrousel sur Instagram ?
Le parent reste le premier garant de l’apprentissage de la frustration chez l’enfant. Mais comment tenir un discours cohérent si nous ne questionnons pas notre propre rapport au plaisir immédiat ? Comment espérer être entendus si nous-mêmes sommes soumis au shot de dopamine que procurent notifications, scroll infini et réponses instantanées ?
Accompagner un enfant dans la gestion de ses frustrations implique d’abord de nous confronter à nos propres limites. Évidemment, notre cerveau d’adulte régule beaucoup mieux ces tensions que celui d’un enfant ou d’un adolescent, dont le néocortex, encore immature, peine à modérer un système limbique très réactif. Mais éprouver, ne serait-ce qu’un peu, ce qu’ils éprouvent, modifie profondément nos comportements : nos décisions, nos mots deviennent alors soutenants et cohérents, plutôt que moralisateurs ou seulement empreints d’inquiétude.
Ces mutations sociétales ont également accentué l’écart entre la vie quotidienne des enfants et les attentes scolaires. Beaucoup peinent aujourd’hui à s’adapter aux exigences de l’école. Celle-ci continue parfois de fonctionner comme si un adolescent de 2025 était identique à celui de 1990, alors que leurs environnements familiaux et psychiques n’ont plus rien de comparable. Comment imaginer qu’un adolescent s’investisse naturellement dans un modèle où l’enseignant reste la figure centrale de la transmission des savoirs, alors que l’intégralité du savoir tient désormais dans sa poche ?
Apprendre, pourtant, exige du temps : un engagement cognitif et affectif, des allers-retours entre le perçu et les représentations mentales. Apprendre, c’est accepter de ne pas savoir, de douter, de traverser la peur de ne peut-être jamais comprendre. Ce processus — lent, exigeant, parfois inconfortable — se heurte frontalement à ce que favorisent le binge-watching et le scrolling : gratification immédiate, stimulation continue, survol permanent. Les études internationales alertent d’ailleurs sur les effets du scroll sur la lecture profonde, l’attention soutenue et la mémorisation.
Dans ce monde d’immédiateté, cultiver la tolérance à la frustration n’est donc pas un retour en arrière, mais une nécessité éducative, psychique et sociale. C’est réhabiliter l’attente, le désir, la lenteur et l’effort comme conditions de la liberté intérieure. Et c’est, peut-être, l’un des plus précieux cadeaux que nous puissions offrir aux enfants d’aujourd’hui.
Quelques pistes concrètes pour les parents et les enseignants
1. Restaurer des espaces d’attente
Introduire de petits moments où l’enfant doit patienter : attendre son tour, différer une demande, terminer une tâche avant d’en commencer une autre.
Verbaliser : « Je comprends que tu aimerais maintenant, mais tu peux attendre, tu en es capable. »
2. Poser un cadre clair autour des écrans
Définir des temps et des lieux sans écran (repas, trajets courts, chambre).
Montrer l’exemple : tenir soi-même ces règles, téléphone éloigné.
3. Normaliser l’erreur et encourager l’effort
Féliciter le processus plutôt que le résultat : « Tu as persévéré », « Tu n’as pas lâché ».
Aider l’enfant à repérer ses stratégies : « Qu’est-ce qui t’a aidé ? »
Partager ses propres erreurs.
Proposer des activités sans solution immédiate : bricolage, cuisine, jeux de stratégie.
4. Cultiver le temps long
Favoriser les projets qui s’étendent sur plusieurs jours ou semaines : lecture suivie, jardinage, créations artistiques.
En classe : ritualiser des temps de recherche ou de résolution de problèmes sans réponse instantanée.
5. Favoriser le jeu libre
Proposer du jeu non dirigé, sans écran, où l’enfant peut expérimenter l’ennui… et la créativité qui en découle.
Accueillir l’ennui comme un espace fertile, non comme un problème.
6. Incarner ce que l’on demande
Montrer qu’on peut attendre, différer un plaisir, tolérer la frustration.
Dire explicitement : « J’aimerais regarder mon téléphone, mais j’attendrai la fin du repas. »
Ce modèle silencieux est souvent plus puissant que n’importe quel discours.
BIO
Psychopédagogue, formatrice et créatrice du Jardin pédagogique, Joëlle ALARCON accompagne les enfants et adolescents dans le développement de leur potentiel, et elle forme les professionnels qui souhaitent devenir psychopédagogues ou développer cette approche en classe.

